Phèdre d'Alexandre Cabanel (1880) : un prêt exceptionnel pour les 30 ans du musée d'Orsay

Le musée d'Orsay fête ses 30 ans avec des musées amis et partenaires, en France et dans le monde. Des prêts exceptionnels d'œuvres de leurs collections viennent enrichir celles d'Orsay pendant quelques semaines.

Le musée Fabre est en bonne place avec sa Phèdre du Cabanel, une œuvre phare du 19e siècle.

« Une Phèdre, les yeux très bien cernés, due à Cabanel, et par lui savamment couchée sur une lit d’ivoire de la plus exquise distinction, intéressait tous les êtres sensibles. » Paul Valéry, préface au cat. exp. Paris, 1939

CABANEL Alexandre, Phèdre, 1880  Huile sur toile
CABANEL Alexandre, Phèdre, 1880, Huile sur toile ©F. Jaulmes /musée Fabre

 

CABANEL Alexandre ( Montpellier, 1823 - Paris, 1889 ),  Etude pour la nourrice de Phèdre et étude de bras pour le même personnage  19e siècle  Pierre noire sur papier brun

Lorsqu’il présente sa Phèdre au Salon de 1880, Alexandre Cabanel est un peintre parvenu à l’apogée de sa carrière, membre de l’Institut, couvert de médailles, doté pour ses portraits d’une clientèle aussi inépuisable que fortunée.

L’œuvre appartient aux grandes compositions théâtrales qui jalonnent sa production. Il la destine au musée de sa ville natale, Montpellier, en souvenir de la bourse qui lui fut octroyée dans sa jeunesse pour poursuivre sa formation à l’école des Beaux-Arts de Paris.

« Mon cher Michel, je vous ai parlé, il y a longtemps déjà, de mon désir d’offrir au musée de Montpellier une de mes œuvres et de témoigner par là de mes sympathies toujours vives pour notre chère ville. J’ai exécuté à cette intention une œuvre que j’estime au nombre de mes meilleures : la Phèdre que vous connaissez, et que je viens de faire figurer au Salon afin qu’elle eût sa consécration par la publicité. Je suis heureux de vous faire savoir aujourd’hui que je fais le don de ce tableau au musée Fabre, me réservant seulement de m’entendre avec vous pour la place qu’il devra occuper, et en y ajoutant la condition qu’il n’en sera jamais fait de copies. » (lettre du 23 juin 1880).

Souhaitant renouer avec la grande peinture au Salon de 1880, Cabanel emprunte un thème à la tragédie d’Euripide : « Consumée sur un lit de douleurs, Phèdre se renferme dans son palais et un voile léger entoure sa tête blonde. Voici le troisième jour que son corps n’a pris aucune nourriture : atteinte d’un mal caché, elle veut mettre fin à sa triste destinée. » Citation extraite du livret du Salon de 1880.

Ainsi la scène nous montre Phèdre mettant au désespoir ses suivantes, après avoir avoué son désir coupable pour Hippolyte, le fils de Thésée, son époux. Tout en s’inscrivant dans la lignée des grands peintres classiques, il s’en distingue en ne privilégiant ni l’instant de la mort de Phèdre, ni celui de la confrontation avec Hyppolyte.

Restituer un moment d’intense émotion montre sa volonté de régénérer la peinture d’histoire au-delà des conventions picturales et scéniques.

CABANEL Alexandre, Etude pour la nourrice de Phèdre et étude de bras pour le même personnage, 19e siècle, Pierre noire sur papier brun ©F. Jaulmes /musée Fabre
 
CABANEL Alexandre ( Montpellier, 1823 - Paris, 1889 ) Etude pour Phèdre étendue sur sa couche  Plume, encre noire sur papier quadrillée
CABANEL Alexandre, Etude pour Phèdre étendue sur sa couche, Plume, encre noire sur papier quadrillée ©F. Jaulmes /musée Fabre

Si l’élaboration minutieuse du tableau ne fait aucun doute au vu des détails du décor particulièrement soignés, peu d’œuvres préparatoires sont connues, hormis quelques études de personnages et croquis d’ensemble proches de la composition finale.

Jules Renard dit Drane, Phèdre, "Revue comique du Salon", L'Univers illustré, n°1315, 5 juin 1880

Parmi les 1311 œuvres du Salon, Phèdre fait partie des œuvres les plus commentées :

« Cabanel occupe aujourd’hui parmi nous la place considérable que Carle Vanloo, le premier peintre du roi Louis XV, remplissait dans l’autre siècle.La Phèdre de Cabanel offre exactement les mêmes qualités qui ont été louées dans ses tableaux des derniers Salons, dans sa Françoise de Rimini et dans sa Thamar » Philippe de Chennevières.

« Il y a longtemps que M. Cabanel n’avait touché d’aussi près la grande peinture. Toute la figure de Phèdre est un chef-d’œuvre de style et de pureté ». Le Constitutionnel, 1880

Cabanel donne à l’héroïne antique les traits de l’épouse d’un des frères Pereire, cette riche famille de banquiers parisiens dont Cabanel fit plusieurs portraits et dont il décora l’hôtel particulier.

Le type frêle et fin évoque également Sarah Bernhardt, qui triomphe alors dans la pièce de Racine à la Comédie-Française. C’est pour elle qu’Emile Zola compose une Phèdre moderne adaptée de La Curée :Renée met en scène, sur fond de spéculation foncière et d’affairisme, un personnage affamé de jouissances qui jette son dévolu sur son beau-fils Maxime.

Dans ses comptes rendus du Salon, Zola critique férocement l’art de Cabanel, l’une de ses cibles favorites : « Voyez cette misère. Voilà Monsieur Cabanel avec une Phèdre. La peinture en est creuse, comme toujours, d’une tonalité morne où les couleurs vives s’attristent elle-même et tournent à  la boue. Quant au sujet, que dire de cette Phèdre sans caractère, qui pourrait être aussi bien Cléopâtre que Didon ? C’est un dessus de pendule quelconque, une femme couchée qui a l’air fort maussade. »

Mais on ne peut s’empêcher de penser que l’œuvre a joué un rôle dans la création de Renée et que, sous le masque de la tragédie antique, Cabanel livre, à sa façon,  une peinture critique des faiblesses de  son époque.

Jules Renard dit Drane, Phèdre, "Revue comique du Salon", L'Univers illustré, n°1315, 4 juin 1880, Bibliothèque nationale de France
Musée Fabre, Galerie des colonnes début XXe siècle
Musée Fabre, Galerie des colonnes, début XXe siècle ©droits réservés

Son ancien élève Ernest Michel, alors conservateur du musée Fabre, devait lui octroyer une place de choix : dans la galerie des colonnes, achevée depuis peu, Phèdre se trouvait placée à la suite des grandes figures néoclassiques, Vien, David, Vincent.