Jean-Charles-Joseph Rémond, La Mort d’Abel. Paysage historique (esquisse)

Le Musée Fabre a acquis l’esquisse préparatoire de La Mort d’Abel. Paysage historique, tableau de Jean-Charles-Joseph Rémond déposé par l’Etat au musée en 1838.

Né en 1795 dans une famille d’imprimeur, Rémond se forme à la peinture auprès de Jean-Baptiste Regnault, et surtout du paysagiste néoclassique Jean-Victor Bertin, qui détermine sa spécialisation dans la peinture de paysage. Le goût de plus en plus prononcé des collectionneurs et la dignité grandissante de ce genre pictural fut sanctionné par la création d’un Grand Prix du paysage historique : à la suite de Michallon, Rémond fut, en 1821, le deuxième artiste à recevoir ce prix.

La pratique de la peinture de paysage de Rémond est en tout point conforme aux principes du paysage classique que Poussin ou Claude Lorrain avaient élaborés au XVIIe siècle et que Valenciennes avait théorisé en 1799 dans ses Eléments de perspective pratique à l’usage des artistes. Le peintre doit apprendre à imiter la nature par la pratique constante du dessin et de l’esquisse « sur le motif », c’est-à-dire en plein air. Durant toute sa carrière Rémond a ainsi accumulé d’innombrables vues pittoresques, en particulier pendant son séjour à la Villa Médicis (1822-1825) et lors d’un voyage en Suisse (1835-1837).Une esquisse conservée au musée des beaux-arts de Rouen, Les Chutes de Tivoli (1822-1825) n’est pas sans évoquer la cascade gigantesque de notre esquisse.

Cependant, un tableau achevé ne se conçoit pas sans une recomposition idéalisée des différents motifs glanés çà et là, afin que le paysage se fasse le théâtre d’une narration « historique ». A l’exemple de Valenciennes, de Fabre ou de Michallon, les paysages que Rémond présente au Salon sont narratifs, qu’ils s’inspirent de la mythologie (L’Enlèvement de Proserpine, 1821, Paris, Ecole nationale supérieure des beaux-arts), de la Bible (notre esquisse et le tableau du musée Fabre), de l’histoire médiévale (Carloman blessé à mort dans les Yvelines, Paris, musée du Louvre) ou contemporaine (Le Siège de Lérida par la maréchal Suchet, le 14 mai 1810, Versailles, musée de l’histoire de France). Cette esquisse illustre combien, avant la réalisation de l’œuvre finale qu’il expose au Salon de 1838, Rémond avait déjà parfaitement conçu la construction du tableau et la narration du drame.

Cependant, l’artiste se distingue par son allégeance à la nouvelle sensibilité romantique qui triomphe au Salon dans les années 1830. A la différence de ses maîtres néoclassique, Rémond ne fait pas du paysage le lieu d’une plénitude majestueuse inspirant la sagesse au spectateur, mais bien au contraire le théâtre d’un drame ou les éléments déchainés et les reliefs tourmentés semblent rejouer et amplifier le drame du premier meurtre qui se joue. Sensible à l’esthétique du sublime, Rémond cherche à suggérer la présence et surtout la colère de Dieu par l’amoncèlement des nuages couvrant le ciel bleu et la foudre frappant les arbres à droite. L’artiste fait jouer au paysage le rôle d’un macrocosme, soulignant le caractère métaphysique du drame qui se noue.

La toile déposée par l’Etat en 1838 au musée Fabre est d’une grande importance dans l’histoire de ses collections. Entrée au musée un an après la mort de Fabre, gardien de la tradition néoclassique dans son musée, elle est la première œuvre romantique que le public montpelliérain put découvrir, alors que ce mouvement triomphait au Salon parisien depuis plusieurs années. La Mort d’Abel constitue ainsi, bien avant la donation par Bruyas de sa collection au musée, un jalon très important pour l’entrée du musée Fabre dans un goût romantique, et bientôt moderne. Le musée est attaché depuis plusieurs années à acquérir des esquisses préparatoires des tableaux de ses collections (Van Schuppen, La Chasse de Méléagre ; Fabre, Ulysse et Néoptolène enlevant à Philoctète les flèches d’Hercule ; Bourdon, La Guérison du démoniaque). Ces peintures permettent en effet de présenter au public les différents processus de construction et d’élaboration d’une œuvre aux différentes époques de l’histoire de l’art, et pourront faire l’objet, à terme, d’une exposition autour de la construction d’un tableau, de l’esquisse au chef-d’œuvre.

Pierre Stépanoff

  • En savoir plus:

Catalogue de l’exposition De la Nature, Montpellier, musée Fabre, du 18 juillet 1996 au 10 novembre 1996.

Michel Hilaire. Olivier Zeder. Paris, Editions de la RMN, 1996.

Jean-Charles-Joseph Rémond
La Mort d’Abel. Paysage historique (esquisse)
Vers 1837
Huile sur toile marouflée sur bois
H. 38 cm ; L. 46 cm

Hist. : Paris, acheté auprès de la galerie La Nouvelle Athènes par Montpellier Méditerranée Métropole pour le musée Fabre, avec le soutien de la région Languedoc-Roussillon.