Jean Raoux, L’Enfance ; La Jeunesse

Le 29 novembre 1715, Jean Raoux, tout juste rentré de son voyage en Italie suite à son succès au Prix de Rome en 1704, soumet comme morceau d’agrément à l’Académie un cycle de quatre tableaux représentant les Quatre Âges de la vie. Cette suite avait été commandée à Raoux par le Grand Prieur Philippe de Vendôme. Ce célèbre libertin avait rencontré l’artiste à Venise en 1706, et le protégea tout au long de sa carrière. Si le tableau achevé de La Vieillesse, aujourd’hui en collection privée, est le seul de la suite à être aujourd’hui connu, les nombreuses gravures réalisées d’après ce cycle du vivant même de l’artiste ont permis d’identifier ces deux esquisses préparatoires. Leur entrée dans les collections du musée est une belle opportunité pour le musée de montrer ce tournant fondamental qui propulsa la carrière de Raoux.

Le sujet comme le ton et l’esprit de ces peintures est caractéristique de l’évolution de l’art français au début du XVIIIe siècle. La fin du règne de Louis XIV voit en effet triompher le parti des rubénistes et des défenseurs de la couleur contre les poussinistes, défenseurs du dessin. De nombreux artistes à l’origine de cette évolution sont représentés au musée Fabre et entrent en dialogue avec l’art de Raoux: c’est le cas de Jean Silvestre avec La Formation de l’Homme par Prométhée (1701-1702), de l’Apollon et Diane perçant de leurs flèches les enfants de Niobé de Jean-François de Troy (1709) ou d’Antoine Coypel avec ses peintures de la Galerie d’Enée (1715-1717) peinte pour le Régent Philippe d’Orléans. Après sa formation montpelliéraine et son séjour en Italie, marqué davantage par la tradition vénitienne de la couleur que par l’école romaine du dessin, c’est dans ce contexte que Raoux est de retour à Paris en 1714, où il allait rencontrer un grand succès.

Ce ne sont pas des figures allégoriques mais bien des personnages de fantaisie que l’artiste choisit pour évoquer poétiquement le passage du temps et les étapes de la vie. Cette approche naturaliste, entre allégorie et scène de genre, s’inspire sans doute des célèbres gravures du XVIIe siècle d’Abraham Bosse (L’Adolescence, Paris, Bibliothèque nationale de France). Avec leurs fraises et leurs dentelles, les costumes des personnages féminins sont inspirés de la mode espagnole du XVIIe siècle, mais réinventés à la manière des costumes de théâtre du XVIIIe siècle, semblables aux acteurs de Watteau (La Gamme d’amour, 1715-1718, Londres, National Gallery) ou aux figures d’espagnolettes du bronzier et ébéniste Cressent. C’est une atmosphère mêlant douceur dans L’Enfance et érotisme dans La Jeunesse qui règne dans ces esquisses, non dénuées d’une pointe délicate de mélancolie. Le style de Raoux s’inspire profondément de la peinture fine des artistes néerlandais du XVIIe siècle, en particulier Dou, Ter Borch et Van Mieris, trois artistes qu’il pouvait étudier dans les collections du Régent, et qui sont aujourd’hui bien représentés au musée Fabre (L’Enfileuse de Perle). Cependant, l’audace de ses oranges, de ses jaunes citron ou de ses éclats argentés lui appartiennent en propre et font toute sa singularité.

Le musée Fabre a contribué à la redécouverte de cet artiste quelque peu oublié. Le musée ne comptait que quatre toiles de Raoux en 1991 lors de l’achat de La Chasse de Didon et Enée. L’enrichissement des collections s’est depuis accéléré par une politique d’acquisition et de dépôt qui a fait plus que doubler le nombre d’œuvres présentées aux visiteurs. L’exposition de 2010 Jean Raoux, 1677-1734, un peintre sous la Régence a permis de faire mieux connaître au public cet artiste de premier plan et de grand talent. L’achat de ces deux esquisses, « d’une touche savante et d’un effet mystérieux » comme les décrit un catalogue de vente de 1795, vient encore compléter ce fonds.

  • En savoir plus :

Catalogue de l’exposition Jean Raoux (1677 – 1734) : un peintre sous la Régence, Montpellier, Musée Fabre, du 27 novembre 2009 au 10 avril 2010. Michel Hilaire, Olivier Zeder. Paris, Somogy, 2010.

Jean Raoux (Montpellier. 1677 – Paris. 1734)
L’Enfance ; La Jeunesse
Vers 1714
Huile sur toile
36 x 51, 5 cm

Hist. : Peintes sans doute à Rome en 1714 ; Vente anonyme, Paris, 3 mars 1795, « Les quatre àges, esquisses terminées, d'une touche savante et d'un effet mystérieux. » ; Acheté par la Fondation d’Entreprise du musée Fabre, Drouot, Paris, le 20 novembre 2015. Don de la Fondation d’Entreprise au musée Fabre en 2016.