Joseph-Marie Vien, Sarah présentant Agar à Abraham

Joseph-Marie Vien, né à Montpellier en 1716 et dont on célèbre en 2016 le tricentenaire de la naissance, est un des artistes à l’origine de la grande transformation du goût qui traversa le XVIIIe siècle, mettant fin au style rocaille ou rococo et provoquant l’émergence de l’art néoclassique. Ce style, qui devint bientôt européen et perdura tout au long du XIXe siècle, se réclame de la beauté des formes antiques, de la clarté du dessin, de la pureté de la ligne et de la noblesse des sentiments. Si Vien présenta ces nouvelles formules esthétiques à partir du Salon de 1755, date de sa réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture, c’est à ses années passées à l’Académie de France à Rome de 1744 à 1750 qu’il faut remonter pour comprendre la maturation de son style. Sarah présentant Agar à Abraham, œuvre peinte par l’artiste en 1749 dans la Ville éternelle, en est un parfait exemple.

Inspiré de l’Ancien Testament, le tableau représente, assis sur un fauteuil, le vieux patriarche à qui l’Eternel avait promis une descendance plus nombreuse que les étoiles du ciel. Au centre, son épouse Sarah, âgée et stérile, consent à offrir à Abraham son esclave Agar, à gauche, pour lui garantir une descendance. A la différence de ses œuvres les plus précoces, peintes pour le Prix de Rome en 1744 où Vien avait manifesté une virtuosité et un brio qui le rapprochaient des peintres rocailles les plus en vue, comme Boucher ou Natoire, l’artiste s’inspire ici de la grande peinture italienne de la Renaissance et du XVIIe siècle. Rompant avec les visages aimables mais stéréotypés du rococo, le peintre reprend des physionomies réelles de modèles qu’il faisait poser dans son atelier, et que l’on retrouve dans son Loth et ses filles (1747, Cherbourg, musée Thomas Henry) et son célèbre Ermite endormi (1749, Paris, Musée du Louvre. Ce naturalisme s’accompagne d’un art maîtrisé du clair-obscur, attestant de l’intérêt du jeune Vien pour la peinture caravagesque qu’il découvre à Rome. L’amplitude des gestes, la force des regards et l’éloquence des figures rendent la scène parfaitement intelligible pour le spectateur. La main d’Abraham recevant celle d’Agar scelle l’action, comme un nœud dramatique au cœur de la composition. Cette attention de l’artiste au caractère narratif de sa peinture illustre sa volonté de revenir au grand genre, dont les peintres bolonais du XVIIe siècle, les Carrache, le Dominiquin ou Guido Reni, lui apportent à Rome les meilleurs exemples.

Cependant, Vien n’est pas non plus insensible aux innovations picturales les plus contemporaines. Le drapé doré d’Abraham et rosé d’Agar sont peints d’une manière franche, épaisse et scintillante, où l’artiste fait preuve d’un véritable plaisir de peindre. Ce style le rapproche des deux plus grands artistes alors en activité à Rome, Pompeo Batoni (Lucques, 1708 – Rome, 1787), à la fois peintre de scènes mythologiques et portraitiste de l’aristocratie européenne en voyage à Rome (Portrait of Sir Wyndham Knatchbull-Wyndham, 1758, Los Angeles, Los Angeles county museum of art) et le français Pierre Subleyras (Saint-Gilles-du-Gard, 1699 – Rome, 1749), maître de la peinture religieuse dans la Rome du XVIIIe siècle (La Messe de saint Basile, 1743, Saint Pétersbourg, Musée de l’Ermitage) : deux artistes qui s’efforçaient d’impulser dans leurs œuvres un retour au grand genre. Paradoxalement, Il faut attendre le retour de Vien à Paris pour le voir se tourner réellement vers l’exemple de l’Antiquité. A Rome, c’est une synthèse brillante mais temporaire que construit l’artiste, entre les exemples de la tradition italienne et l’art le plus novateur de son temps.

Vien est un artiste bien représenté dans les collections du musée Fabre. Dès la fondation du musée, François-Xavier Fabre a tenu à offrir à la ville des œuvres de son compatriote montpelliérain. Propulsé au sommet de la hiérarchie artistique dans les années 1780, Vien avait en effet protégé le jeune Fabre à son arrivé à Paris en 1784, et l’avait orienté vers l’atelier de son plus célèbre élève, Jacques-Louis David. Dans les années 1950-1960, un nombre important de dessins et d’esquisses préparatoires ont pu être acquises par le Directeur du musée Jean Claparède auprès de Mademoiselle Bordes, descendante de Vien. Cette politique est poursuivie aujourd’hui par l’acquisition de ce tableau spectaculaire qui éclaire d’un jour nouveau la maturation du style de Vien durant ses jeunes années.

  • En savoir plus :

Thomas Gaeghtens et Jacques Lugand, Joseph-Marie Vien : peintre du roi (1716 – 1809), Paris, édition Arthéna, 1988.
Catalogue de l’exposition Joseph-Marie Vien : peintre du roi (1716 – 1809), Béziers, musée des beaux-arts. Hôtel Fabregat. Octobre - novembre 1990. Jacques Lugand. Nicole Riche.
Catalogue de l’exposition L’Antiquité rêvée – innovations et résistances au XVIIIe siècle, Paris, musée du Louvre. 2 décembre 2010 – 14 février 2011. Guillaume Faroult. Christophe Leribault. Guilhem Scherf. Paris, Gallimard, 2010.

Ouvrages disponibles à la bibliothèque du musée Fabre.

Joseph-Marie Vien (Montpellier. 1716 – Paris. 1808)
Sarah présentant Agar à Abraham
Signé et daté « J. Vien / 1749 »
Huile sur toile
98 x 135,5 cm

Hist.: Peint à Rome par l’artiste ; Chez Serre et Leegenhoeck, Paris, en 1990. Vente anonyme Sotheby’s, Monaco, 2 juillet 1993, n° 8 ; Acheté par des collectionneurs particuliers auprès d’Eric Turquin, Paris, en 2001. Préempté par l’Etat au bénéfice du musée Fabre à la vente Artcurial, Paris, 13 novembre 2015, n° 27. Achat de Montpellier Méditerranée Métropole avec le soutien du Fonds du Patrimoine.