Sébastien Bourdon, La Guérison du démoniaque

Né à Montpellier en 1616, le jeune Sébastien Bourdon, de confession réformée, quitte très tôt sa ville natale, dès 1622, au moment du siège de la ville par les armées de Louis XIII. Après des années d’errance entre Paris et la province, où l’artiste s’enrôle dans des bandes de mercenaires mais s’initie également au dessin et à la peinture, Bourdon se convertit définitivement à l’art lors de son voyage à Rome de 1636 à 1637. L’artiste poursuit une carrière d’ampleur européenne, devenant à Paris l’un des douze fondateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648, puis peintre de la reine Christine de Suède à Stockholm de 1652 à 1653. Ses dernières années se déroulent à Paris jusqu’à sa mort en 1671, interrompues par un bref passage à Montpellier en 1657, l’occasion pour lui de peintre l’immense Chute de Simon le Magicien pour la cathédrale Saint-Pierre.

Son style est en perpétuel renouvellement : suivant l’exemple des artistes flamands et hollandais, il s’essaye à la peinture de genre, dépeignant la vie quotidienne des humbles de son temps. Il devient ensuite un grand peintre de sujets mythologiques et religieux, où l’influence intellectuelle et classique de Nicolas Poussin se fait de plus en plus forte. Il est également un des plus habiles et élégants portraitistes du Grand Siècle, mais ses dernières années voient également se développer son intérêt pour le paysage.

En 1982, la Ville de Montpellier achetait La Guérison du Démoniaque de Bourdon auprès de la galerie Colnaghi à Londres. Peint peu de temps avant son séjour à Montpellier en 1657, l’épisode est tiré des Ecritures, et plus particulièrement de la version qu’en donne saint Luc (8, 26-39). Dans ce passage, le Christ se livre à un exorcisme sur un possédé qui hante un cimetière. Libérant le malheureux des mauvais esprits, le Christ leur ordonne de rejoindre un troupeau de pourceaux. Pris de folie, les animaux se précipitent dans l’eau et se noient. Notre tableau, acquis en 2015, est donc l’esquisse préparatoire au tableau final. Tout autant qu’une belle peinture, c’est un document passionnant permettant de comprendre le processus de création d’une œuvre au XVIIe siècle.

Pour construire sa composition, Sébastien Bourdon s’efforce de suivre les indications du Texte Sacré. Il installe ainsi soigneusement au cœur du tableau un sarcophage devant lequel le possédé est enchainé. Pour élaborer le corps du démoniaque, Bourdon reprend, en l’inclinant, la figure de saint André qu’il avait déjà peinte dans un autre tableau (Le Martyre de saint André, vers 1649-1651, Toulouse, Musée des Augustins . La tour, installant une puissant verticale dans l’horizon et redoublant le geste impérieux du Christ, est une reprise directe de Nicolas Poussin, en particulier de son tableau La Remise des clefs à saint Pierre (Edimbourg, National Gallery of Scotland). Le geste même du Christ est une citation assez nette de la posture du saint Pierre d’un autre tableau de Poussin, La Mort de Saphire (Paris, musée du Louvre). Dans le tableau final, Sébastien Bourdon corrige un certain nombre d’éléments. Le sarcophage est supprimé, tandis que la silhouette majestueuse du château Saint-Ange, un des plus célèbres monuments de Rome, fait son apparition. Les formes et les contours, brossés vivement et selon une touche très synthétique dans l’esquisse font l’objet de nuances plus subtiles et scintillantes dans le tableau final. Rapprochant le Christ du démoniaque, Bourdon introduit une plus grande compassion, un caractère plus doux et moins autoritaire dans sa gestuelle.

La peinture du XVIIe siècle, à l’époque de la Réforme catholique, est extrêmement riche en sujets religieux. Les artistes italiens en particulier misent sur la force visionnaire de l’image et remplissent les églises de grandes compositions baroques, donnant littéralement à voir aux fidèle les miracles surnaturels et les interventions divines. Au contraire, l’esprit classique de la peinture française insiste davantage sur le caractère immatériel du sacré. Jésus apparaît dans notre tableau comme un véritable orateur, dont la puissance du verbe et la force du geste suffisent à accomplir le miracle. Suivant l’exemple de Poussin, et peut-être en cela fidèle à sa foi calviniste, Bourdon répugne à remplir son tableau de nuées et d’angelots. Seule la lumière surgissant dans le ciel et semblant chasser les nuages manifeste allégoriquement la présence de Dieu.

Sébastien Bourdon est directement lié à l’histoire de Montpellier mais également à l’histoire du musée, puisque son fondateur, François-Xavier Fabre, eut à cœur d’acheter des œuvres du maître lors de la création de la collection. L’Homme au ruban noir est ainsi une des plus belles acquisitions de Fabre. Cette politique d’enrichissement s’est poursuivie sans discontinuer et cette esquisse de la Guérison du démoniaque a désormais parfaitement trouvé sa place dans les salles du musée, aux côtés de l’œuvre finale.

  • En savoir plus:

Catalogue de l’exposition Sébastien Bourdon, Montpellier, Musée Fabre, du 7 juillet au 15 octobre 2000. Strasbourg, Galerie de l’Ancienne Douane, du 25 novembre 2000 au 4 février 2001. Jacques Thuillier. Michel Hilaire. Paris, édition RMN, 2000.
Ouvrage disponible à la bibliothèque du musée Fabre.

Sébastien Bourdon (Montpellier. 1616 – Paris. 161)
La Guérison du démoniaque (esquisse)
Huile sur toile
H. 51 cm ; L. 70 cm

Hist.: Paris, Galerie Thierry Mercier ; Mécénat de l’Ordre des experts-comptables région Montpellier au musée Fabre 2015.