Dominique Papety, Esquisses pour Rêve de bonheur

Ces trois aquarelles sont des esquisses pour Rêve de bonheur, la composition la plus célèbre de Dominique Papety, conservée au musée Antoine Vivenel, à Compiègne, et actuellement exposée au musée d’Orsay. Ce tableau monumental (3,7 x 6,35 m) est l’aboutissement de trois années de travail, commencé à Rome où Papety est pensionnaire de l’Académie de France (entre 1837 et 1842) et terminé à Paris. Dans une lettre à Hippolyte Flandrin datée de 1840, Dominique Papety annonce à son ami qu’il commence à travailler à cette grande composition. C’est sûrement l’année où sont exécutées les trois esquisses. Présenté au Salon de 1843, le tableau remporte le prix d’honneur et déclenche de vifs débats.

Influencé par la pensée utopique de Charles Fourier (1772-1837), l’artiste peint une scène qui pourrait représenter la société future que Fourier appelle de ses vœux. Ce dernier imagine l’organisation de la vie et de la production en communautés de mille-six-cent-vingt individus (une « phalange ») qu’il nomme « harmoniens ». Sa pensée vise à libérer les passions dont il considère que le refoulement n’est pas bon pour l’harmonie. Conformément à la pensée de Fourier, Papety fait l’apologie des passions charnelles qui doivent s’équilibrer avec les plaisirs de l’esprit. Sous l’ombre d’un grand chêne, une vingtaine de figures, à demi dévêtues, se prélassent voluptueusement : à droite, les personnages enlacés symbolisent le plaisir des sens tandis qu’à gauche, le monde de la spiritualité et de la sagesse équilibre cette vision.

Dominique Papety, Rêve de bonheur, vue de l’accrochage actuel, salle 7 du musée d’Orsay ©Musée d'Orsay / Sophie Boegly

Dédaigné par le Gouvernement, sans doute à cause de son message potentiellement subversif (les idées de Fourier étant encore à cette date communément confondues avec celles du socialisme naissant), le tableau de Papety est acquis par Antoine Vivenel (1799 - 1862), riche entrepreneur du bâtiment et adepte des théories de Fourier, dont Papety fit le portrait (Portrait d'Antoine Vivenel, Musée Antoine Vivenel, Compiègne).

Œuvre prophétique pour les uns, Rêve de bonheur s'accorde parfaitement avec les idées développées à la même période par le critique fouriériste Désiré Laverdant qui exhorte le peintre à être pleinement de son temps et à accompagner les penseurs et les écrivains dans leur quête de renouveau social. Pour d’autres, elle est une œuvre insigne : « Elle contient, dit-on, un sens profond, et remue tout un monde d’idées ; il n’est pas une figure, pas un mouvement, pas un détail, quelque petit qu’il paraisse, qui n’ait sa raison et une raison transcendante. On sait que cette grande page est un produit de l’école phalanstérienne. Cette secte est prometteuse ; elle ne parle jamais qu’au futur ; en attendant les bénédictions de toutes sortes qu’elle nous montre en perspective, elle nous donne un morceau d’art. C’est déjà quelque chose, et, sans être trop curieux, on est bien aise de faire connaissance avec l’art fouriériste » (Louis Peisse, « Salon », La Revue des deux mondes, 15 avril 1843, p. 263).

Les trois esquisses témoignent des qualités de synthèse de l’artiste capable de concevoir en très petites dimensions un tableau monumental. Elles montrent les recherches autour de la composition qui ressemble à ce stade à une idylle champêtre de la tradition classique. De nombreuses études (dont des esquisses à l’huile, musée Vivenel), nourrissent les réflexions de Papety : il installe un temps dans le fond de la scène un télégraphe et un bateau à vapeur, symboles de modernité, qu’il fit disparaître au profit d’une colonnade classique. La composition en frise est relativement fidèle à celle du tableau du Salon, seuls les deux groupes ont été inversés dans deux des esquisses.  Ces aquarelles révèlent, une fois de plus, le talent de coloriste de l’artiste et l’éclat de sa gamme chromatique. Au Salon, les couleurs de la toile, stridentes au dire de la critique, ont été remarquées et vivement débattues, compromettant l’évocation de l’Harmonie : « Pauvre Harmonie, qu’elle doit souffrir à voir ces tons criards, ces costumes étrangement variés, cette indifférence des groupes les uns pour les autres ! » (Anonyme, « Salon de 1843 », La Revue indépendante, vol. 7, 10 avril 1843, p. 414).

On peut admirer dans la composition finale le travail d’un artiste qui avait toute la confiance d’Ingres. On décèle l’influence de Raphaël dans le tableau. En 1839, sur les conseils d’Ingres, alors directeur de la Villa Médicis, Papety copie Le Festin des Dieux, un des thèmes du plafond de la villa Farnesina à Rome décoré par le maître de la Renaissance.

Le musée Fabre rend hommage à Dominique Papety (1815-1849), à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, et offre un accrochage monographique du 5 septembre au 6 décembre 2015 (les œuvres sont exposées dans le Cabinet Bruyas, salle 34, et le Cabinet Canonge, salle 41). Il propose de poursuivre la découverte de l’artiste à travers une sélection de dessins dont deux des aquarelles consacrées à l’immense Rêve de bonheur, qui fut, de tous les tableaux de Papety, à la fois le plus critiqué et le plus admiré.

Dominique Papety (Marseille, 1815 - Marseille, 1849)

Esquisse pour Rêve de bonheur
Vers 1840
Graphite, plume, encre brune, gouache
H. 5 cm ; l. 13 cm
inv. 876.3.126
Hist. : Legs Alfred Bruyas, 1876

Esquisse pour Rêve de bonheur
Vers 1840
Graphite, plume, encre noire, gouache
H. 5 cm ; l. 15 cm
inv. 876.3.129
Hist. : Legs Alfred Bruyas, 1876

Esquisse pour Rêve de bonheur
Vers 1840
Graphite, gouache sur calque
H. 12,5 cm ; l. 23,5 cm
inv. 26.1.2
Hist. : Don Daubrée, 1926