Jean Joseph Xavier Bidauld, Vue de l’Isère et de la Dent de Crolles

La Fondation d’entreprise a acquis pour le musée Fabre un paysage de Jean Joseph Xavier Bidauld, artiste absent des collections et que le musée souhaite depuis longtemps voir rejoindre le fonds de peinture de paysages néoclassiques. Bidauld est un des représentants les plus raffinés de la peinture de paysage de cette époque. La technique du peintre est d’une extrême finesse, presque miniaturiste, et très bien conservée, ce qui donne toute sa saveur au tableau.

Bidauld est né à Carpentras en 1758 et reçoit une première formation à Lyon pendant six ans auprès de son frère, également peintre. Après un voyage dans le Midi, il s’installe à Paris, en 1783. Il y mène une étude attentive des maîtres nordiques, Berchem, Potter, Wouwerman, ainsi que Hue, son contemporain. De 1785 à 1790, il est en Italie. À cette occasion, il rencontre les pensionnaires de l’Académie de France à Rome et d’autres artistes français actifs dans la Ville Éternelle : Louis Gauffier, Anne-Louis Girodet, Nicolas-Didier Boguet, Nicolas-Antoine Taunay, Guillaume Guillon Lethière, son futur beau-frère et aussi François-Xavier Fabre. De retour à Paris, Bidauld fait son entrée au Salon en 1791. Spécialisé dans le paysage, l’artiste réalise alternativement des vues topographiques, où la représentation de la figure humaine est totalement absente, d’autres plus anecdotiques, incluant des petites figures de bergers, de laveuses, de promeneurs, et enfin des tableaux inspirés de la peinture d’histoire, de la Bible comme de la mythologie gréco-romaine. En 1798, lorsque Louis-Léopold Boilly présente au Salon son fameux Atelier du peintre Isabey (Paris, musée du Louvre), il ne manque pas de faire figurer Bidauld parmi les artistes de cette nouvelle génération qui partait à la conquête des Salons. A partir de 1800, il rencontre des succès officiels, avec des commandes de tableaux par le roi d’Espagne Charles IV, par Joseph Bonaparte, Caroline Murat pour le Palais de l’Élysée ou du maréchal Davout pour son château de Savigny. Ces succès se poursuivent sous la Restauration, Louis XVIII lui commandant deux peintures pour la galerie de Diane au château de Fontainebleau, l’une dédiée au chevalier Bayard, l’autre à Henri IV. En 1823, il est le premier paysagiste à être admis à l’Académie des beaux-arts.

Notre paysage, par sa topographie alpine, par sa végétation d’arbres feuillus et sa gamme chromatique de verts froids et de gris argentés, possède une physionomie plus française qu’italienne. Il est à rapprocher des nombreux tableaux que Bidauld peint en s’inspirant des sites du Dauphiné où il voyagea au moins à deux reprises, en 1803 et vers 1808-1810. Dès le Salon de 1804, Bidauld présente deux paysages inspirés de sites alpins. En 1824, il présente également un Souvenir des bords de l’Isère aux environs de Grenoble , qui pourrait être notre tableau. L’artiste y manifeste une précision très raffinée dans sa représentation de la berge de la rivière et de la transparence claire de l’eau. Les petites figures de baigneurs, de pêcheurs, les reflets argentés des feuilles ou l’écume des légères vagues qui agitent la rivière sont autant de détails que le peintre exécute avec finesse. Dans les arrière-plans successifs, jusqu’au massif de la Dent de Crolles, l’artiste peint son paysage sur un mode plus froid, évoquant la légère brume des montagnes.

Au fil des années, le thème du paysage avait pris une importance considérable dans les préoccupations artistiques de François-Xavier Fabre, fondateur du musée. Pratiquant ce genre sur un mode poussinien et historique, il eut également à cœur d’acheter des peintures plus réalistes exécutées par ses contemporains, en particulier par les artistes résidant comme lui en Italie : Louis Gauffier, Jakob Philip Hackert, Simon Denis, Hendrick Voogd, Nicolas Didier Boguet. Des peintures de ces différents artistes furent ainsi données au musée de Montpellier à sa fondation en 1825. Lors du legs d’Antoine Valedau en 1836, des artistes de la même époque mais travaillant à Paris rejoignent la collection : Nicolas Antoine Taunay, Jacques François Swebach, Jean-Louis Demarne, faisant du musée Fabre une des plus belles collections de paysages autour de 1800 en France et au monde. Le peintre Jean Joseph Xavier Bidauld, ami de nombreux artistes représentés dans les collections, trouve ainsi toute sa place dans ce riche ensemble de peintures. Ce tableau apporte cependant un aspect singulier, peu visible au musée : celui du paysage tiré de sites alpins, sujet à la mode à cette époque, en particulier sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau.

Pierre Stépanoff

Jean Joseph Xavier Bidauld (Carpentras, 1758 – Montmorency, 1846)
Vue de l’Isère et de la Dent de Crolles
Premier quart du XIXe siècle
Huile sur toile
H. 40,4 ; L. 52,8 cm

Hist. : Londres, vente Sotheby’s, 14 décembre 2000, n° 85 ; New York, vente Christie’s, 19 avril 2018, n° 18, acheté par la Fondation d’entreprise du musée Fabre  ; don de la Fondation d’entreprise au musée, 2018.